Serghe Kéclard, Le Vaudou en Martinique de 1888 à 1935, un témoignage honnête et sensible de Gaby Ériale. Mai 2025.
Par Serghe Keclard
Elle n’est ni sociologue ni historienne de profession, mais Gaby Ériale a écrit, avec Le Vaudou en Martinique de 1888 à 1935 un témoignage qui mêle avec honnêteté, analyse sociétale fine et retour plein de sensibilité sur un passé qui ne passe pas.
Cette gros-mornaise de naissance fait paraître, en effet, en 2024, en autoédition, à la fois, un plaidoyer nostalgique en faveur d’une spiritualité africaine désapparue en terre de Martinique et un réquisitoire implacable à l’encontre de la religion catholique, apostolique et romaine principale responsable, selon Ériale, de cette espèce d’épistémicide.
1) Un réquisitoire implacable contre la religion catholique qui a détruit et continue de détruire le legs spirituel africain en terre de Martinique :
Si l’ouvrage Le vaudou en Martinique peut être intégralement lu comme une charge sans concession contre la Chrétienté, le chapitre 3 intitulé L’emprise de l’église catholique ainsi que la partie II, l’Eglise catholique face à la municipalité du Gros-Morne, apparaissent comme de décapants condensés vivants.
– La tonalité polémique est aussitôt installée dans le paragraphe 2 de l’Emprise de l’Eglise catholique et également dans l’intitulé du chapitre lui-même :
«[…]si en Amérique l’évangélisation fut un acte de violence, en Martinique ce fut une évangélisation sans risque d’une population sans défense et sans repère autre que la famille du maître : baptêmes obligatoires, obligation d’aller à la messe, sacrement du mariage interdit…»
S’appuyant sur des témoignages oraux et écrits, l’auteure documente avec précision son argumentaire en retranscrivant le verbatim des protagonistes en créole martiniquais, dont elle aura le souci d’en proposer une traduction en français. Un exemple, parmi tant d’autres, extrait de la discussion entre hommes martiniquais ─ après l’éruption volcanique de 1902 ─ quant à la raison de leur rejet de l’église catholique : « Légliz sé bagay blan, bondié yo blan, istati yo blan, jézi yo blan. É nou tout nwè. (l’église est une affaire de blanc, leur dieu est blanc, leurs statues blanches, Jésus blanc. Et nous sommes tous noirs»)
On aurait pu penser que ce rapport compliqué du martiniquais de zone rurale au catholicisme appartenait au passé et relevait de l’anecdotique. Gaby Eriale nous démontre, au contraire, qu’il n’en est rien. Elle déplore et dénonce, par surcroît, la volonté systémique «d’acculturation-déculturation des martiniquais» par l’Eglise catholique qui semble perdurer voire triompher à l’époque contemporaine. L’expérience qu’elle a elle-même vécue en atteste éloquemment : « Les Martiniquais étaient devenus des catholiques français ou des français catholiques entièrement à part, à tel point qu’en 1979/80 rencontrant un groupe de Martiniquais à Dakar, quelques-uns me dirent «qu’ils n’étaient pas Africains mais Français, pas musulmans mais catholiques.»
2) Un plaidoyer nostalgique en faveur du Vaudou, spiritualité qui n’a jamais vraiment disparu dans le pays-Martinique :
– D’emblée, dans l’avant-propos, l’auteure nous avertit : «Vodou sé zansien an ? Han han ! Pa ni sa ankò Matinik !!! Ay kwè sa Kwata ! (Le vaudou des anciens ? Non ! Il n’y a plus cela en Martinique !!! C’est ce que tu crois !) Alors toute sa démonstration consistera à prouver non seulement l’ancrage profond de cet héritage spirituel africain dans la quotidienneté martiniquaise depuis 1888 jusqu’en 1935 ─ naissance, mariage, mort ─, mais surtout à indiquer, avec moult exemples à l’appui, son indéniable permanence encore aujourd’hui. Et ce, malgré les coups de boutoir de la religion catholique, apostolique et romaine : «Face à la mort, à la naissance et au mariage, l’Eglise catholique constatait qu’elle était impuissante à extirper le vaudou de la tête des Martiniquais, surtout ceux des campagnes.»
Cependant, afin de ne laisser aucune place à la réfutation de son argumentaire pro-vaudou et prévenir d’éventuelle controverse, Gaby Ériale prendra la précaution la plus élémentaire de tout «chercheur», celle de préciser les termes de son objet : «L’amalgame entre vaudou (pratique de la sorcellerie) et vaudou (pratique spirituelle) est fréquemment fait. Contrairement au séancier (doktè fey, guérisseur traditionnel) et au séancier (sòsié, tjenbwazè) dont les lignes de démarcation sont très nettes quant à leurs activités.»
Il me semble, néanmoins, que prétendre que le vaudou est un «culte traditionnel polythéiste», à la page 58, risque, au contraire, de nourrir une dommageable polémique. Car si «le créateur […] par son énergie remplit l’univers entier et tous les êtres en se manifestant de plusieurs manières [en étant] à la fois mâle et femelle», iln’en demeure pas moins vrai qu’il procède de la mono genèse et se décline, en réalité, au travers de plusieurs divinités spécialisées, appelées lwa.
L’auteure veut, justement, à travers son précieux témoignage, nous convaincre de la richesse de cette singulière spiritualité, de la puissance avec laquelle elle a irrigué par toutes les interstices les campagnes martiniquaises dès le lendemain de l’abolition : «Après 1848, beaucoup de nouveaux citoyens désertèrent les églises «prirent leurs morts et leur spiritualité en main.» Au grand dam, on s’en douterait, de ces dernières.
En fait, tout l’intérêt du livre de Gaby Eriale, Le Vaudou en Martinique de 1888 à 1935 réside dans la conviction fortement enracinée en elle, que le retour à la spiritualité africaine des Martiniquais, en dépit des apparences, demeure le chemin. Sa question rhétorique à la fin de l’ouvrage n’est qu’un clin d’œil adressé au lecteur, à la lectrice qui sort grandi.e de ce voyage de 90 pages.
