Construire la « séductrice » :
ethos masculin, désir féminin et rapports de genre dans Dérangé que je suis d’Ali Zamir
Amelle Chamassi
Doctorante (EHIC)
Université de Limoges
Abstract
In Dérangé que je suis, Ali Zamir does not present a “seductress” whose defining characteristics can be apprehended as self-evident. Rather, the female figure is constituted through the retrospective narrative of Dérangé, a precariously employed dockworker from Mutsamudu, whose discourse combines self-mockery, hyperbole, sexual triviality, and a claim to dignity. This article examines the “seductress” as a discursive construction rather than as a stable psychological type. The analysis brings together internal focalization, the narrator’s self-presentation, and the competing configurations of masculinity that structure his relations with the Pipipi and Casse-Pieds. It then examines the tensions between the desire attributed to the woman, conjugal respectability, and social credibility, without reducing the novel to an ethnographic document on “Comorian society.” The works of Dominique Maingueneau and Ruth Amossy on ethos, Wayne C. Booth on narrative reliability, R. W. Connell and James W. Messerschmidt on masculinities, Eve Kosofsky Sedgwick on homosocial relations, and Sophie Blanchy on Comorian kinship systems serve here as conceptual instruments for problematization. Dérangé’s narration thus emerges as a discursive site in which male social vulnerability, the unsettling power attributed to female desire, and the conditions governing the legitimacy of a socially devalued voice are negotiated simultaneously.
Keywords
Ali Zamir; Comorian literature; ethos; masculinities; female desire; respectability; focalization; gender relations.
Introduction
La critique consacrée à Ali Zamir a déjà identifié l’importance de la vulnérabilité dans une œuvre où les corps, les voix et les existences se trouvent fréquemment placés sous le signe de l’instabilité. Julie Crohas Commans analyse ainsi la vulnérabilité comme une composante de la poétique de Zamir et non comme un simple thème reconduit d’un roman à l’autre (Crohas Commans). Dérangé que je suis, publié en 2019, déplace cette question vers une voix masculine socialement minorée : Dérangé, docker du port de Mutsamudu, raconte son quotidien, ses compétitions avec d’autres travailleurs, ses relations de voisinage et sa rencontre avec une femme mariée qu’il qualifie progressivement de « séductrice ». Le récit ne livre pourtant aucun accès indépendant à cette femme. Son corps, ses gestes, ses regards, ses intentions et jusqu’à son désir sont médiatisés par une parole masculine qui affirme, corrige, amplifie, ridiculise et réinterprète continuellement ce qu’elle raconte.
Cette médiation interdit de traiter la « séductrice » comme une donnée objective du roman. Le personnage féminin devient au contraire un problème d’énonciation. La question n’est donc pas de savoir quelles « techniques de séduction » une femme emploierait face à Dérangé, mais par quelles opérations discursives Dérangé produit une femme comme « séductrice », et ce que cette production révèle des rapports entre masculinité populaire, désir féminin et normes de respectabilité. Une telle perspective oblige à distinguer trois niveaux que la lecture thématique tend à confondre : la conduite que le récit attribue au personnage féminin, l’interprétation que Dérangé formule de cette conduite et l’organisation textuelle par laquelle Ali Zamir expose cette interprétation au jugement du lecteur.
L’hypothèse défendue ici est que le roman configure la « séductrice » comme une figure relationnelle plutôt que comme une essence féminine. Le désir que Dérangé lui attribue acquiert sa puissance parce qu’il rencontre un sujet masculin simultanément précarisé dans l’espace social, engagé dans des compétitions viriles avec d’autres hommes et soucieux de restaurer sa valeur par le langage. L’excès verbal qui caractérise sa parole, notamment lorsqu’il décrit le corps féminin ou son propre corps sexué, ne renseigne donc pas seulement sur l’objet du désir : il construit l’ethos d’un narrateur dont la virilité discursive compense imparfaitement une position sociale fragile. La femme dite « séductrice » devient alors l’un des opérateurs à travers lesquels cette fragilité se déclare, se masque et se recompose.
L’analyse s’appuie sur les catégories de l’ethos et de la scène d’énonciation développées par Dominique Maingueneau, ainsi que sur la conception de la présentation de soi proposée par Ruth Amossy. Chez l’un comme chez l’autre, la parole produit une image du locuteur qui ne se réduit ni à une psychologie préalable ni à une identité sociale extérieure au discours (Maingueneau 203-21 ; Amossy). La question de la fiabilité narrative sera traitée à partir de Wayne C. Booth : il ne s’agira pas de diagnostiquer Dérangé comme « fou », mais d’examiner les écarts entre ses évaluations, ses déclarations et les effets de lecture organisés par le récit (Booth). Enfin, les travaux de Connell et Messerschmidt sur la pluralité et la hiérarchie des masculinités, ainsi que ceux de Sedgwick sur les liens homosociaux, offrent un cadre pour penser la rivalité entre les personnages masculins sans rabattre « les hommes » sur une catégorie homogène (Connell and Messerschmidt 832-59 ; Sedgwick 1-27).
Le contexte comorien exige par ailleurs une précaution méthodologique. Le roman situe une partie décisive de son action à Mutsamudu, sur l’île de Ndzuwani. Les travaux de Sophie Blanchy montrent que les systèmes de filiation, de résidence et de transmission ne se distribuent pas uniformément dans l’archipel : la matrilinéarité apparaît de manière particulièrement nette à Ngazidja, tandis que d’autres îles articulent différemment filiation, résidence et règles de transmission (Blanchy 8-9). Aucune ethnographie localisée à Ngazidja ne saurait donc servir de description générale de Ndzuwani. Le roman sera ici lu comme une reconfiguration littéraire de normes sociales et non comme le miroir documentaire d’une société supposée unifiée.
I. De la « séductrice » à sa production discursive
Dès la première rencontre, Dérangé distribue sur le corps féminin un ensemble de qualifications dont le caractère évaluatif interdit toute prétention à l’objectivité. La femme est « Vénus », « nymphe », « beauté divine » ; son corps devient « angélique », ses lèvres sont assimilées à des framboises et sa bouche à un « pot de miel » (Zamir 52-68). Ces images ne décrivent pas un corps neutre sur lequel viendrait ensuite se déposer le désir. Elles produisent le corps comme objet d’admiration, de consommation imaginaire et d’exception. La mythologie, le lexique religieux et les comparaisons alimentaires convergent vers une même opération : arracher la femme à l’ordinaire pour la placer dans un régime d’intensité qui rend ensuite plausible, du point de vue du narrateur, l’idée d’une puissance séductrice hors norme.
Cette première opération est d’autant plus importante que la femme n’a encore, à ce stade, accompli aucun geste susceptible d’établir une intention de séduction. Dérangé reconnaît d’abord « la femme avec l’enfant » aperçue au port (Zamir 29). La qualification érotique précède donc l’établissement d’un comportement séducteur. Ce décalage modifie profondément le statut du personnage : la « séductrice » n’apparaît pas d’abord comme un sujet agissant, puis comme l’objet d’un commentaire ; elle apparaît initialement comme le produit d’un regard qui érotise. L’analyse ne peut par conséquent reprendre les mots de Dérangé comme s’ils désignaient des propriétés immédiatement vérifiables du personnage féminin.
La focalisation interne consolide cette dépendance. Le récit est saturé de verbes de perception et de formulations à la première personne : « mes yeux », « je les ai vus », « mon regard », « j’ai entendu », « je pensais ». Même lorsque la femme parle au discours direct, son énoncé reste sélectionné, cadré et restitué par celui qui raconte. La phrase « Asseyez-vous et mettez-vous à l’aise s’il vous plaît » est ainsi suivie d’un verbe introducteur qui rappelle la médiation narrative (Zamir 62). Le lecteur n’accède jamais à une intériorité féminine autonome. Les intentions prêtées à la femme ne peuvent donc être traitées comme des données psychologiques indépendantes du dispositif narratif.
L’importance accordée au regard de la femme manifeste précisément ce travail d’attribution. Dérangé relève un « regard inquisiteur », un « regard fugitif » ou un regard devenu « sournois » (Zamir 52, 143). Ces adjectifs ne disent pas ce que la femme pense ; ils disent comment Dérangé transforme un geste optique en indice d’intention. Le regard fonctionne dès lors comme un lieu de conversion sémiotique : un mouvement du corps devient la preuve d’un désir, puis le signe d’un danger possible. Le récit organise ainsi une montée interprétative où la femme admirée devient femme intéressée, puis figure inquiétante. La catégorie de « séductrice » n’est pas le point de départ du texte ; elle constitue l’un de ses effets.
La notion de narrateur non fiable peut éclairer ce dispositif, à condition de ne pas la rabattre sur le surnom « Dérangé ». Chez Booth, la fiabilité concerne la relation entre le narrateur et les normes que le texte amène le lecteur à reconstruire ; elle ne constitue pas un diagnostic clinique (Booth). Le récit de Zamir multiplie précisément les écarts entre ce que Dérangé affirme, la manière dont il se présente et ce que ses propres formulations rendent perceptible. Il veut être reconnu comme lucide tout en adoptant le surnom qui le déprécie ; il affirme maîtriser certaines situations alors que sa parole enregistre tremblements, hésitations et fantasmes ; il donne aux regards féminins une valeur de preuve tout en avouant l’intensité de son propre trouble.
Cette instabilité ne rend pas tout son récit faux. Elle impose plutôt un régime de lecture où chaque qualification doit être rapportée à sa source énonciative. Lorsque Dérangé affirme que la femme le désire, deux niveaux doivent rester distincts : le roman représente des paroles et des gestes qui peuvent soutenir cette interprétation, mais la formulation du désir comme certitude appartient au narrateur. Même l’invitation « Mon mari ne sera pas là » ou la promesse d’un tête-à-tête ne suppriment pas la médiation qui organise le récit (Zamir 68). L’enjeu critique réside donc moins dans la décision de savoir si la femme « est réellement » séductrice que dans l’analyse des conditions qui rendent cette appellation recevable aux yeux de Dérangé.
Ce déplacement produit également un effet sur le statut du personnage féminin. Son absence de prénom n’autorise pas à l’ériger mécaniquement en symbole de « toutes les femmes comoriennes ». Elle signale plutôt l’asymétrie du dispositif : le narrateur dispose d’un nom, même dépréciatif, d’une histoire, d’une voix abondante et d’une capacité constante d’auto-interprétation ; la femme demeure en grande partie une identité relationnelle, saisie comme mère, épouse et objet de désir. L’asymétrie narrative est donc plus sûre à établir que toute généralisation anthropologique. Elle constitue aussi le premier indice d’un conflit de pouvoir : Dérangé est socialement minoré, mais il garde la maîtrise du récit qui transforme la femme en figure.
II. L’ethos de Dérangé : précarité sociale, autodérision et virilité discursive
L’ethos de Dérangé se construit d’abord dans la tension entre disqualification sociale et revendication de dignité. Il énumère ses maigres possessions — « sept vieilles chemises, sept pantalons et sept culottes, tous troués quelque part » — et rapporte les moqueries suscitées par son écriture de docker (Zamir 14, 19). Cette présentation de soi ne constitue pas un simple arrière-plan biographique. Elle organise la légitimité de la voix narrative. Dérangé parle depuis un espace où sa compétence, son intelligence et sa respectabilité sont déjà contestées. Le surnom qu’il reprend à son compte cristallise cette position sans autoriser pour autant à conclure à une « instabilité mentale » objectivement établie.
La prudence terminologique est ici essentielle. Dire qu’un personnage est appelé « Dérangé » ne suffit pas à produire un diagnostic psychologique. Le surnom fonctionne d’abord comme une catégorie sociale qui ordonne le regard d’autrui et que le personnage réutilise dans sa propre énonciation. Ce phénomène rejoint la réflexion d’Amossy sur la présentation de soi : l’ethos se constitue dans une interaction avec des représentations antérieures, des stéréotypes et des images déjà disponibles dans l’espace social (Amossy). Dérangé ne parle donc jamais depuis une identité vierge. Il répond aux autres, anticipe leurs rires, incorpore leur jugement et tente d’en reprendre la maîtrise par l’autodérision.
Cette autodérision ne doit pas être immédiatement célébrée comme une « reprise de pouvoir ». Elle demeure ambivalente. D’un côté, le personnage transforme l’injure en formule personnelle et s’approprie le nom qui l’exclut ; de l’autre, cette appropriation atteste l’efficacité de la classification sociale puisqu’il ne cesse de se définir à partir d’elle. L’ethos qui en résulte n’est ni entièrement dominé ni souverain. Il oscille entre soumission au regard collectif et production d’une voix singulière. Maingueneau rappelle précisément que l’ethos se matérialise dans une « voix », un rythme et une manière de tenir le discours, non dans une fiche psychologique extérieure au texte (Maingueneau 203-21). Chez Dérangé, les accumulations, les exclamations, les comparaisons outrées et les ruptures d’évaluation produisent cette corporalité verbale.
La sexualité constitue l’un des lieux privilégiés de cette mise en voix. Lorsque Dérangé décrit son sexe comme un « serpent », une « furieuse bête », une « insolente matraque », un « animal sauvage » ou, inversement, une « limace », le corps masculin est soumis à une instabilité métaphorique comparable à celle qui affecte le corps féminin (Zamir 54, 69). La virilité n’apparaît donc pas comme une propriété assurée. Elle est tantôt amplifiée par des images de force et d’agression, tantôt rabattue vers le ridicule et la petitesse. Le grotesque agit ici comme une modalité de décentrement : la parole masculine proclame sa puissance tout en exposant sa fragilité.
La rencontre avec la femme intensifie cette contradiction parce qu’elle accorde à Dérangé une attention qu’il présente comme exceptionnelle. Il s’étonne qu’un homme « aux vêtements usés jusqu’à la corde » puisse être reçu sur un fauteuil et servi par une femme qu’il juge extraordinairement belle (Zamir 62). La scène ne prouve pas que la femme cherche nécessairement à restaurer son estime de soi. Elle montre plutôt que Dérangé interprète l’attention reçue à partir de sa propre position sociale. Le désir qu’il attribue à la femme devient ainsi une ressource de revalorisation symbolique : être désiré par celle qu’il a déjà élevée au rang de « Vénus » transforme momentanément la place qu’il s’accorde dans la hiérarchie sociale.
Cette revalorisation demeure cependant instable, car elle dépend d’une altérité que Dérangé construit simultanément comme désirable et menaçante. Plus le narrateur se sent reconnu, plus il formule la possibilité d’être dépossédé de sa maîtrise. La femme admirée devient alors celle qui « a un certain pouvoir » sur lui, puis celle dont il commence à avoir peur. Le récit condense ainsi deux mouvements contraires : l’attention féminine restaure une valeur masculine blessée, mais elle expose aussi Dérangé à une situation où il n’est plus le seul agent du désir. La puissance attribuée à la femme provient précisément de cette contradiction.
III. Rivalités masculines et hiérarchies de virilité
La masculinité de Dérangé ne se construit pas seulement dans son rapport à la femme. Elle se définit également au contact d’autres hommes. Cette dimension interdit de parler d’une « masculinité » unique. Connell et Messerschmidt insistent sur la pluralité des masculinités et sur la nécessité d’éviter les modèles fondés sur une liste fixe de traits. La masculinité hégémonique n’est pas une norme statistiquement réalisée par tous les hommes ; elle désigne une configuration normative située et historiquement variable (Connell and Messerschmidt 832-59). Le roman de Zamir met précisément en présence plusieurs manières d’occuper une position masculine, dont aucune ne se confond entièrement avec une domination stable.
La rivalité avec les Pipipi fournit un premier laboratoire de cette pluralité. Dérangé se définit par le travail physique, la vitesse, la compétition et la capacité à « dominer » les autres dockers. Les Pipipi, de leur côté, forment un collectif bruyant dont l’identité se manifeste par les surnoms, le klaxon et l’occupation sonore de l’espace du port (Zamir 18, 20). La course ne constitue donc pas seulement une péripétie. Elle règle une économie de reconnaissance entre hommes qui partagent une condition de travail tout en cherchant à produire des différences de prestige au sein de cette condition.
La notion d’homosocialité élaborée par Sedgwick aide à penser ce type de relation sans le réduire à la simple amitié ou à l’hostilité. Les liens masculins peuvent associer rivalité, désir de reconnaissance, hiérarchie et médiation par des figures féminines (Sedgwick 1-27). Dans Dérangé que je suis, la femme ne constitue pas nécessairement l’objet d’un triangle érotique classique, mais son regard supposé intensifie la performance masculine. Être observé, encouragé ou choisi par elle augmente la valeur de la compétition. Le féminin intervient alors comme médiation d’une comparaison entre hommes plutôt que comme simple terme d’une relation hétérosexuelle.
Casse-Pieds représente une autre configuration. Dérangé décrit un voisin jaloux qui exerce un contrôle conjugal et dont la femme apparaît progressivement épuisée : « son visage enténébré était creusé de rides » et sa « jovialité » aurait disparu (Zamir 79). Il serait excessif de conclure que cette figure « prouve » une structure générale de la domination masculine aux Comores. Le roman met plutôt en contraste plusieurs régimes de virilité : la compétition publique des dockers, la maîtrise conjugale revendiquée par Casse-Pieds et la virilité verbale instable de Dérangé. Ces configurations partagent des techniques de hiérarchisation, mais elles ne produisent ni les mêmes effets ni les mêmes positions.
Ce contraste modifie également la lecture du refus sexuel de Dérangé. Le personnage présente son refus d’une relation avec une femme mariée comme une conduite moralement honorable. Rien n’oblige la critique à ratifier cette autoévaluation et à le déclarer « personnage vertueux ». Le refus participe plutôt de sa présentation de soi : Dérangé cherche à demeurer compatible avec une norme d’honneur qu’il oppose au désir qu’il attribue à la femme. La scène devient alors un conflit entre deux formes de reconnaissance. Accepter le désir féminin pourrait certifier sa valeur sexuelle ; le refuser certifie, dans son propre récit, sa valeur morale. La masculinité du personnage se construit dans cet arbitrage.
Cette perspective évite deux simplifications symétriques. La première consisterait à faire de Dérangé un représentant de « la domination masculine » au sens indifférencié ; la seconde à le transformer, au nom de sa pauvreté et de sa marginalité, en victime exemplaire d’un ordre où les femmes détiendraient le pouvoir. Le roman organise au contraire des positions croisées. Dérangé peut être dominé économiquement et symboliquement tout en reproduisant une objectivation sexuelle du corps féminin. Il peut subir le mépris social tout en revendiquant une compétence virile face aux Pipipi. Il peut refuser une relation sexuelle tout en décrivant la femme dans un langage de possession et de consommation. L’intérêt du texte réside précisément dans cette non-coïncidence des hiérarchies.
IV. Désir féminin, respectabilité et contexte comorien : de la norme sociale au dispositif narratif
La représentation du personnage féminin s’organise autour d’une tension entre respectabilité publique et désir privé. Dérangé la découvre comme mère, épouse et femme vêtue d’un shiromani ; plus tard, il associe son invitation, l’absence annoncée du mari et certains regards à une initiative sexuelle (Zamir 68, 108). Il serait toutefois méthodologiquement fautif de transformer le shiromani en preuve immédiate de « pudeur » ou d’attribuer au vêtement une signification psychologique univoque. Dans le récit, le vêtement participe surtout à une scène de lisibilité sociale : il situe la femme dans un ordre de présentation publique que Dérangé oppose ensuite à la conduite qu’il lui prête dans l’espace domestique.
L’opposition public/privé mérite donc davantage d’attention que l’opposition morale respectable/séductrice. Le personnage féminin devient inquiétant non parce qu’il abandonnerait une essence de « bonne épouse », mais parce que le récit fait entrer en collision deux systèmes de lecture du même corps. Dans l’espace public, Dérangé la rattache à des identités relationnelles reconnaissables : épouse, mère, femme socialement insérée. Dans l’espace privé, il interprète son langage, ses gestes et son hospitalité comme les signes d’une initiative sexuelle. La « séductrice » surgit au point où ces deux régimes de lisibilité cessent de coïncider.
Le contexte comorien ne doit pas être mobilisé comme une explication totale de cette tension. Les travaux de Blanchy mettent au contraire en évidence l’hétérogénéité des arrangements de parenté dans l’archipel. À Ngazidja, les principes matrilinéaires sont particulièrement structurants ; dans d’autres îles, les formes de bifiliation et les règles de résidence composent des configurations différentes (Blanchy 8-9). Puisque l’action est située à Mutsamudu, sur Ndzuwani, l’analyse ne peut transposer sans démonstration les observations formulées dans une monographie consacrée à Ngazidja. Le texte littéraire doit rester le premier lieu de preuve.
Cette précaution n’interdit pas de poser la question des normes. Elle conduit plutôt à la poser à partir du roman. La conjugalité, la réputation, l’absence ou la présence du mari, la circulation entre port et maison, les manières d’adresser la parole et les réactions collectives constituent autant de signes par lesquels le récit agence un ordre de respectabilité. Le personnage féminin n’est pas seulement désiré ; il est lu à travers sa position d’épouse. Dérangé lui-même ne cesse de rappeler ce statut lorsqu’il justifie son refus. Le désir devient donc problématique parce qu’il entre en contradiction avec une relation conjugale déjà établie et avec la représentation morale que le narrateur veut donner de lui-même.
Foucault aide ici à déplacer la question de la sexualité hors du schéma simpliste qui opposerait un « avant » de liberté sexuelle à un « après » de répression. La Volonté de savoir critique précisément cette « hypothèse répressive » et analyse plutôt la multiplication des discours, des normes et des savoirs qui rendent la sexualité pensable, dicible et gouvernable (Foucault). Appliquée au roman avec prudence, cette perspective conduit à étudier non une société qui interdirait uniformément le désir féminin, mais les opérations de discours qui classent certaines conduites comme licites, menaçantes, honorables ou transgressives.
Dans cette économie, le désir féminin reste profondément asymétrique. Il n’est jamais donné depuis la conscience du personnage féminin ; il est attribué, commenté et moralement qualifié par Dérangé. Ce point interdit de présenter la femme comme une héroïne d’émancipation qui « reprendrait le pouvoir sur son corps ». Une telle interprétation convertirait une conduite narrée en programme politique sans preuve suffisante. Le roman autorise une hypothèse plus limitée et plus solide : l’initiative sexuelle attribuée à une femme mariée déstabilise la grammaire de genre par laquelle Dérangé se comprend lui-même. Elle le place dans la position de celui qui est choisi, sollicité ou poursuivi, alors que son univers masculin valorise la compétition, la maîtrise et la performance.
L’effet critique de cette inversion reste néanmoins ambigu. La femme qui désire peut être lue comme sujet d’initiative, mais elle est aussi traduite par le narrateur dans le vocabulaire de la prédation et du danger. L’inversion ne suffit donc pas à subvertir les stéréotypes ; elle peut également réactiver un imaginaire ancien de la féminité menaçante. La force du roman tient à ce que ces deux lectures restent en tension. La parole de Dérangé produit simultanément une femme active et une femme suspecte, un sujet désirant et une figure que le narrateur doit rendre moralement intelligible.
V. Accusation, crédibilité et expulsion : les limites du pouvoir narratif
La dernière séquence radicalise le problème de la crédibilité. Dérangé rapporte l’accusation « Violeur, tu es mort ! » avant d’être frappé puis de se retrouver dans un conteneur destiné à quitter le port de Mutsamudu (Zamir 190). Cette scène ne doit pas être immédiatement traduite en loi sociologique selon laquelle « la parole féminine serait davantage crue que la parole masculine » ou selon laquelle une femme mariée disposerait automatiquement d’un capital de crédibilité supérieur. Le texte, tel qu’il est raconté, n’établit pas les déterminants précis de la réaction collective. Il met en scène une accusation, une violence immédiate et une expulsion ; l’analyse doit rester à la hauteur de ces données.
Le renversement narratif n’en est pas moins considérable. Durant tout le roman, Dérangé contrôle le récit de la femme : il interprète ses regards, reformule ses intentions et qualifie son désir. Dans la scène finale, cette souveraineté narrative interne se brise. Une parole attribuée à la femme suffit à déclencher une réaction collective que Dérangé ne maîtrise plus. L’homme qui disposait du pouvoir de raconter se découvre impuissant dans l’espace social qu’il raconte. Ce paradoxe distingue nettement pouvoir narratif et pouvoir social.
La scène du conteneur prolonge cette dissociation. Dérangé est physiquement rejeté hors de l’espace commun, mais son récit continue. L’exclusion sociale produit donc, paradoxalement, la condition d’une parole persistante. Il serait tentant d’y voir une simple revanche du narrateur marginalisé ; l’enjeu est plus complexe. Le texte oblige le lecteur à demeurer avec une voix dont la crédibilité a constamment été mise à l’épreuve. Le personnage ne devient ni absolument innocent parce qu’il est marginal ni absolument coupable parce qu’il est accusé. Le roman maintient la tension entre l’expérience subjective de celui qui raconte et l’impossibilité de disposer d’un point de vue extérieur qui trancherait définitivement.
Cette stratégie rejoint l’analyse de Crohas Commans lorsqu’elle associe chez Zamir vulnérabilité et poétique de la narration. La vulnérabilité ne se réduit pas à ce que les personnages subissent ; elle affecte aussi les conditions de stabilité de leur parole et de leur présence au monde (Crohas Commans). Dérangé parle depuis une position sans garantie. Son récit revendique une vérité tout en exposant les marques de son propre cadrage. L’instabilité devient alors moins le signe d’une « folie » que le principe formel d’une énonciation placée sous soupçon.
Cette distinction ouvre enfin la question de la posture d’Ali Zamir. L’analyse ne dispose pas, à partir du seul roman, d’éléments suffisants pour reconstruire une posture auctoriale au sens biographique ou institutionnel. En revanche, le choix formel d’une voix socialement disqualifiée et fortement stylisée produit un positionnement textuel identifiable. Zamir ne parle pas à la place de Dérangé comme un sociologue décrivant « la société comorienne » ; il construit une situation où toute description sociale passe par une voix située, intéressée et vulnérable. La littérature ne fournit donc pas ici un relevé transparent des rapports de genre : elle met à l’épreuve les opérations mêmes par lesquelles ces rapports deviennent racontables.
La figure de la « séductrice » acquiert sa portée critique à ce niveau. Elle ne vaut pas comme portrait stable d’une femme comorienne ni comme preuve d’une émancipation sexuelle. Elle condense un conflit entre plusieurs régimes de légitimité : légitimité virile dans les compétitions entre hommes, légitimité morale dans le refus revendiqué de l’adultère, légitimité conjugale attachée à l’épouse, légitimité narrative de celui qui raconte et légitimité sociale de celui qui est entendu ou cru. Le personnage féminin agit comme révélateur de ces régimes parce que son désir supposé oblige Dérangé à déplacer continuellement la définition de lui-même.
Conclusion
La catégorie de « séductrice » ne résiste donc pas à l’analyse comme identité féminine autonome. Elle apparaît comme une production discursive dépendante du regard de Dérangé, de son ethos et des relations sociales à partir desquelles il interprète la conduite d’autrui. Le principal intérêt du roman ne réside pas dans l’invention d’une version féminine de Don Juan, mais dans l’exposition d’un regard masculin qui transforme l’attention féminine en preuve de désir, puis le désir en puissance inquiétante. Ce déplacement retire à la « séductrice » son évidence typologique et fait de sa nomination un acte socialement situé.
Cette lecture modifie parallèlement la compréhension de la masculinité dans le roman. Dérangé n’est ni le représentant homogène d’un ordre patriarcal ni la victime exemplaire d’un ordre dominé par les femmes. Sa position est traversée par des hiérarchies qui ne coïncident pas : précarité économique, dépréciation symbolique, compétition entre dockers, objectivation sexuelle du féminin, revendication morale et vulnérabilité devant la sanction collective. Les Pipipi et Casse-Pieds rendent plus visible encore cette pluralité en produisant d’autres modalités de prestige, de rivalité ou de contrôle. Le roman traite ainsi la masculinité comme une pratique relationnelle, instable et concurrentielle plutôt que comme un attribut naturel.
Une telle lecture impose enfin de résister à la tentation ethnographique. Dérangé que je suis ne saurait établir à lui seul ce que seraient « les hommes », « les femmes » ou « la société comorienne ». Les différences internes à l’archipel, documentées par les travaux anthropologiques, interdisent déjà cette homogénéisation. Surtout, la puissance du texte de Zamir vient de ce qu’il ne livre jamais le social indépendamment de sa mise en discours. Mutsamudu apparaît à travers une voix qui sélectionne, amplifie et recompose. Le roman produit ainsi un savoir littéraire spécifique : non une cartographie stable des rapports de genre, mais l’analyse indirecte des catégories par lesquelles un sujet masculin socialement minoré tente de rendre intelligibles le désir d’une femme, sa propre vulnérabilité et les limites de son autorité.
Références bibliographiques
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Crohas Commans, Julie. « Vulnérable que je suis : poétique de l’éphémère chez Ali Zamir. » Elfe XX-XXI, no 9, 2020. https://doi.org/10.4000/elfe.2078.
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