Du grain de riz à la souveraineté : les chemins de l’Afrique-monde
Compte rendu de Buata Malela, L’Afrique-monde II. Géopolitique, cultures et imaginaires du riz, Anibwe, 2026.
Par Christophe Premat, Université de Stockholm (Suède)
Si la souveraineté alimentaire est aujourd’hui au cœur des débats internationaux, elle demeure trop souvent abordée sous l’angle économique ou développementaliste. Avec L’Afrique-monde II. Géopolitique, cultures et imaginaires du riz, Buata Malela déplace le regard. Loin de réduire le riz à une simple denrée agricole, il en fait un véritable révélateur des rapports de domination qui ont structuré les sociétés coloniales et continuent d’alimenter les dépendances contemporaines. Le riz devient ainsi un objet géopolitique, culturel et symbolique permettant de penser les continuités entre colonialisme, néocolonialisme et mondialisation (p. 9).
L’une des grandes qualités de cet ouvrage réside dans l’analyse minutieuse des mécanismes de dépossession. Malela met en lumière un subtil jeu d’appropriation et de dépropriation où les politiques coloniales ont progressivement désorganisé les systèmes alimentaires locaux au profit de cultures d’exportation ou de l’importation de riz asiatique (p. 18). La colonialité apparaît alors comme une entreprise de subversion de la souveraineté alimentaire, produisant des formes durables d’hyperdépendance.
Les exemples historiques mobilisés sont particulièrement éclairants. Ainsi, l’auteur rappelle qu’en 1911, l’administration coloniale française imposa la culture du caoutchouc au Fouta-Djalon, provoquant une pénurie locale de riz (p. 19). Quelques années plus tard, l’ambition de faire de l’Afrique-Occidentale française une vaste « rizière coloniale » destinée à réduire la dépendance envers le riz étranger (p. 23) révèle les contradictions d’une politique qui prétendait promouvoir l’autosuffisance tout en maintenant les populations dans une économie coloniale profondément asymétrique. Les pénuries deviennent ainsi des instruments de gouvernement autant que des conséquences d’une restructuration forcée des économies rurales. « La géo-histoire du riz en Afrique, faite d’échanges inégaux et de restructurations imposées, éclaire donc les vulnérabilités présentes » (p. 27).
Cette violence économique ne pouvait qu’engendrer des résistances. L’analyse des réquisitions de riz en Casamance entre 1942 et 1943, qui débouchèrent sur le massacre d’Efok (p. 25), rappelle combien la question alimentaire touche directement à la dignité et à la survie des populations. Buata Malela établit un dialogue fécond entre l’histoire et la création artistique en revenant sur Emitaï (1971) d’Ousmane Sembène, œuvre majeure qui donne à voir la confrontation entre les logiques coloniales de prédation et les formes locales de résistance. Le riz cesse alors d’être un simple aliment pour devenir un enjeu de mémoire.
L’originalité de l’ouvrage réside également dans sa capacité à croiser les disciplines. L’histoire dialogue constamment avec la sociologie, l’anthropologie et la littérature. Les œuvres de fiction, notamment Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma (2000) et La Vie et demie de Sony Labou Tansi (1979), ne sont pas convoquées comme de simples illustrations, mais comme des lieux privilégiés où se donnent à voir les effets humains des politiques de dépossession. Les imaginaires littéraires prolongent ainsi l’analyse géopolitique en donnant chair aux conséquences sociales de ces mécanismes de domination.
À travers cette réflexion, Buata Malela invite à repenser la souveraineté alimentaire en dehors des seuls paradigmes du développement. Il ne s’agit pas uniquement d’accroître la production agricole ou de réduire les importations, mais de retrouver une capacité collective à décider de son propre système alimentaire. Plusieurs États africains cherchent aujourd’hui à reconstruire cette autonomie afin de limiter leur dépendance aux marchés internationaux (p. 47), lesquels prolongent parfois des rapports de force hérités de la période coloniale. L’auteur montre que cette reconquête est autant culturelle que politique.
La dernière partie, consacrée à « l’esthétique de la marmite », constitue sans doute l’un des moments les plus stimulants de l’ouvrage. Dans le prolongement de son projet intellectuel autour de l’Afrique-monde, Buata Malela montre que les cuisines nationales africaines constituent des espaces d’appropriation créatrice. Les plats emblématiques, tel le thiéboudiène sénégalais (p. 54), témoignent de la capacité des sociétés à intégrer des influences multiples tout en les transformant en patrimoines culinaires singuliers. La cuisine apparaît ainsi comme un lieu où les héritages de la mondialisation sont digérés, réinterprétés et nationalisés.
Cette réflexion conduit à une interrogation plus large sur ce que l’on pourrait appeler une « géopolitique des ventres » (p. 29). Le ventre désigne certes la réserve alimentaire et le lieu de la subsistance, mais il renvoie également au corps, à la reproduction sociale et au ventre maternel comme promesse des générations futures. Dès lors, contrôler l’alimentation revient aussi à contrôler les conditions de reproduction d’une société. Inversement, retrouver une souveraineté alimentaire signifie restaurer une capacité collective à transmettre un avenir.
Au-delà de l’histoire du riz, L’Afrique-monde II propose ainsi une réflexion ambitieuse sur l’autonomie[1]. En montrant comment les logiques de dépendance alimentaire s’articulent aux imaginaires culturels, Buata Malela renouvelle les débats sur la souveraineté. Loin d’un discours nostalgique ou d’un simple plaidoyer pour l’autosuffisance, il défend une conception relationnelle de l’autonomie, fondée sur la maîtrise des interdépendances plutôt que sur leur négation. À l’heure où les crises alimentaires, climatiques et géopolitiques fragilisent les équilibres mondiaux, cet ouvrage rappelle avec force que la souveraineté alimentaire ne peut être pensée indépendamment des mémoires coloniales, des pratiques culturelles et des imaginaires qui façonnent les sociétés, d’où cette idée de « prospective de la souveraineté » (p. 93). On appréciera toute la latitude de ce terme qui renvoie au verbe prospecter et à l’idée d’une valorisation de ressources locales
Par son approche transdisciplinaire, sa richesse documentaire et son ambition théorique, L’Afrique-monde II. Géopolitique, cultures et imaginaires du riz s’impose comme une contribution majeure aux études africaines contemporaines. Il confirme la cohérence du projet intellectuel développé par Buata Malela autour de l’Afrique-monde : penser l’Afrique non comme une périphérie de la mondialisation, mais comme un point d’observation privilégié pour comprendre les formes contemporaines du pouvoir, des dépendances et des résistances (p. 87). L’ouvrage ouvre ainsi des pistes fécondes pour repenser les liens entre alimentation, culture, souveraineté et autonomie dans un monde où les questions de sécurité alimentaire sont devenues l’un des principaux enjeux géopolitiques du XXIᵉ siècle. « En ce sens, le riz en Afrique est bien un fait social total : on ne peut le réduire ni à une simple marchandise, ni à une simple recette, car il engage tout un système de valeurs, de pratiques et de représentations » (p. 79).
[1] Christophe Premat, L’Autonomie improbable, Fragilité et contingence d’une invention humaine, Paris, Anibwe, 2026.
