L’Afrique-monde I.
Compte-rendu de Buata Malela, L’Afrique-monde I. Le risque à l’épreuve du temps, de l’espace et du numérique, Anibwe, 2026.
Par Christophe Prémat, Université de Stockholm (Suède)
La notion de risque est devenue l’un des maîtres-mots des sociétés contemporaines. Des crises sanitaires aux bouleversements climatiques, des transformations numériques aux incertitudes géopolitiques, le futur semble désormais se présenter sous le signe de la menace. Dans les sociétés occidentales, cette omniprésence du risque nourrit une économie de l’angoisse qui structure aussi bien les politiques publiques que les représentations collectives. C’est à partir de ce constat que Buata Malela propose, dans L’Afrique-monde I. Le risque à l’épreuve du temps, de l’espace et du numérique, une réflexion ambitieuse qui déplace le regard. Au lieu de considérer l’Afrique comme un simple réceptacle des crises mondiales ou comme un espace périphérique exposé aux risques produits ailleurs, l’auteur entreprend de penser le risque à partir de l’Afrique et des expériences historiques, sociales et culturelles qui la traversent (p. 13).
S’inscrivant dans le prolongement de ses travaux consacrés aux littératures africaines francophones et aux dynamiques de la mondialisation culturelle, Buata Malela mobilise une analyse de la gouvernementalité pour interroger les usages contemporains du risque (p. 25). Son enquête met en lumière la manière dont certaines formes de gestion des risques environnementaux, climatiques ou sanitaires peuvent servir de support à des mécanismes de discrimination renouvelés (p. 31). Derrière les discours consensuels de la prévention et de la sécurité se dessine parfois une administration discrète des populations, détachée de toute préoccupation morale explicite. Le risque climatique devient alors moins la promesse d’une prise de conscience collective que le vecteur d’une reconduction des hiérarchies héritées du passé. L’angoisse du futur risque ainsi de pérenniser les aliénations anciennes.
L’un des apports majeurs de l’ouvrage consiste précisément à refuser cette logique de reproduction. Pour Malela, penser depuis l’Afrique-monde implique de réévaluer le risque à partir de ce qu’il peut produire de commun. Loin d’être uniquement un facteur de fragmentation ou de contrôle, le risque peut également devenir l’occasion d’une réactivation des solidarités. L’auteur rappelle que de nombreuses sociétés africaines ont développé de longue date des formes d’organisation collective fondées sur l’entraide, la mutualisation et la responsabilité partagée. Ces ressources sociales permettent de concevoir le risque non comme une menace abstraite exigeant une surveillance accrue des individus, mais comme une épreuve susceptible de renforcer les liens communautaires (pp. 44-45). En s’appuyant par exemple sur le philosophe ghanéen-britannique Kwame Anthony Appiah, Malela décrit les contours de cette nouvelle éthique relationnelle : « il s’agit de vivre avec les différences, dans un monde commun, sans vouloir les niveler » (p. 50).
Cette perspective conduit également l’auteur à déconstruire certaines représentations géopolitiques contemporaines. Les discours médiatiques dominants tendent souvent à réduire les transformations actuelles du continent africain à un simple basculement d’influence entre anciennes puissances coloniales et nouveaux acteurs globaux comme la Russie ou la Chine. Malela oppose à cette lecture une autre réalité : celle d’une créativité intellectuelle, artistique et entrepreneuriale capable d’échapper aux logiques de dépendance. L’Afrique apparaît alors comme un laboratoire d’innovations sociales et culturelles dont les initiatives ne se laissent pas enfermer dans les schémas traditionnels de domination. Les pays africains ont d’ailleurs une richesse singulière de coexistence de régimes de savoir, pour reprendre les analyses de Valentin-Yves Mudimbe (p. 54).
L’analyse de la pandémie de Covid-19 illustre particulièrement cette thèse. Là où certains dispositifs sanitaires ont pu favoriser des formes de traçabilité généralisée et de cartographie des populations, l’auteur met en avant des expérimentations locales qui empruntent une autre voie. L’exemple sénégalais des techniques de dépistage préservant l’anonymat témoigne ainsi d’une capacité à concilier efficacité sanitaire et respect des libertés individuelles (pp. 78-79). Le risque n’y devient pas un prétexte à l’extension du contrôle mais le moteur d’une innovation attentive aux réalités locales avec cette volonté de remettre de « l’opacité » au sens d’Édouard Glissant pour déjouer les logiques de surveillance et de soumission à la transparence des données (pp. 62-63).
Cette réflexion s’inscrit dans un dialogue fécond avec la pensée d’Achille Mbembe (pp. 64-65). Là où Critique de la raison nègre montrait comment le capitalisme contemporain avait généralisé à l’échelle mondiale les logiques historiquement associées à l’esclavage et à la condition noire, Malela cherche à identifier les ressources susceptibles de dépasser cet horizon critique. Sans renoncer à l’analyse des mécanismes de domination, il déplace la réflexion vers les possibilités d’une éthique du relationnel. À la logique de la soumission succède celle de l’« en-commun », entendue comme la capacité des individus et des groupes à inventer des formes renouvelées de coexistence fondées sur la « contre-surveillance démocratique » (p. 76).
Cette orientation rapproche l’ouvrage de certaines traditions afropolitanistes qui envisagent l’Afrique non comme une identité close mais comme un espace de circulations, de métissages et de créations. Les frottements culturels deviennent alors des sources d’invention. Malela évoque ainsi des formes artistiques capables de produire de nouveaux imaginaires à partir de matériaux historiques réinterprétés. On songe notamment à l’œuvre de Sun Ra, dont la musique élaborait un futur possible à partir d’une Égypte mythologique largement réinventée (p. 81). Ce détour par l’afrofuturisme n’est pas anodin. Il rappelle que les récits collectifs ne se contentent pas de refléter le réel, ils contribuent plutôt à ouvrir des horizons d’attente.
À travers une réflexion qui articule philosophie politique, sociologie, géopolitique et études culturelles, L’Afrique-monde I. Le risque à l’épreuve du temps, de l’espace et du numérique propose ainsi une contribution originale aux débats contemporains sur le risque (pp. 86-87). Loin des approches catastrophistes ou victimaires, Buata Malela invite à considérer l’Afrique comme un lieu privilégié d’élaboration de réponses inédites aux incertitudes du présent. L’ouvrage rappelle avec force que les crises ne produisent pas uniquement des mécanismes de contrôle et de domination ; elles peuvent également révéler des capacités d’invention collective et des formes de solidarité susceptibles de renouveler notre compréhension du monde commun. En cela, ce premier volume de l’entreprise intellectuelle consacrée à l’Afrique-monde apparaît comme une contribution stimulante à la réflexion sur les futurs possibles de la mondialisation (p. 99).
