Reprendre le temps, décoloniser la temporalité avec Buata Malela

Compte rendu de Buata Malela, Reprendre le temps, De la critique du temps colonial à la chronotopie émancipatrice, Anibwe, 2026.

Par Christophe Premat, Université de Stockholm (Suède)

« Reprendre le temps » est devenu une formule familière dans des sociétés où l’accélération semble être la norme. Elle évoque volontiers le ralentissement, le repos ou le refus de la productivité permanente. Pourtant, dans l’ouvrage de Buata Malela, cette expression acquiert une profondeur historique et politique bien différente. Reprendre le temps ne signifie pas simplement disposer davantage de loisirs. Il s’agit de retrouver une temporalité dont la violence coloniale avait privé les peuples dominés. « Récupérer le temps nécessite une démarche proactive de réappropriation : comment les sociétés postcoloniales peuvent-elles s’approprier à nouveau le temps selon leurs propres termes ? Comment rétablir le fil de leur histoire interrompue, réactiver des chronologies internes et imaginer un avenir indépendant de l’ancienne métropole ? » (p. 11). La colonisation ne s’est jamais limitée à la conquête des territoires (p. 13). Elle fut également une conquête des rythmes de vie. Coloniser consistait à imposer une autre manière d’habiter le temps. Les calendriers agricoles, les saisons rituelles, les transmissions générationnelles ou les cycles religieux furent progressivement subordonnés aux exigences de l’administration coloniale, de l’extraction économique et du commerce mondial. Le temps des colonisés devint un temps réglé par d’autres (pp. 17-19).

La « plantation » constitue probablement la forme la plus radicale de cette domination temporelle (p. 38). Elle n’organise pas seulement l’espace ; elle discipline chaque instant de l’existence. Le lever, le travail, les déplacements, le sommeil, les récoltes, jusqu’aux moments les plus intimes sont soumis à une cadence extérieure destinée à maximiser la production. La violence coloniale apparaît alors comme une confiscation du temps lui-même. Les individus cessent d’être les auteurs de leur propre rythme pour devenir les exécutants d’un calendrier imposé[1]. Les colons se plaisent ainsi à rattacher les colonisés à un temps préhistorique comme si la maîtrise du temps relevait de leur seul privilège. Comment ne pas penser ici au sordide discours de Dakar du président Sarkozy du 26 juillet 2007 affirmant que les Africains n’étaient jamais entrés dans l’histoire ?[2] La violence néocoloniale se caractérise ici par le refus d’accorder du temps aux colonisés comme si ces derniers devaient être les éternels exécutants de la volonté des maîtres.

Cette dépossession du temps ne disparaît pas avec les indépendances politiques. Les économies extraverties, les dépendances commerciales, les injonctions du développement ou les temporalités financières prolongent souvent cette logique d’hétéronomie. Beaucoup de sociétés postcoloniales continuent de vivre selon des échéances, des priorités et des urgences définies ailleurs. La domination se manifeste moins par une occupation militaire que par l’imposition d’un horizon temporel qui laisse peu de place aux projets autonomes (p. 38)[3]. C’est précisément contre cette aliénation que se construit la réflexion de Buata Malela. Reprendre le temps signifie retrouver la capacité collective de définir son propre avenir. Le temps cesse d’être uniquement la mesure abstraite des horloges pour redevenir une puissance créatrice. Il retrouve sa dimension qualitative : celle de la maturation, de la mémoire, de la transmission et de l’invention. Les productions artistiques et culturelles signalent cette recherche de l’émancipation comme chez le poète angolais Agostinho Neto. « Chez Neto, le rythme ne s’apparente pas à une simple décoration. Il constitue plutôt une manière d’expression et de reprise symbolique, répétée jusqu’à l’anaphore » (p. 43). En rappelant les perspectives sur le temps, Buata Malela montre que même les énonciations « subalternes » du temps se trouvent assignées à une place éternellement périphérique et alternative dans une mondialisation fondée sur ce temps linéaire et sur l’accumulation d’un capital extrait de la sueur des anciens esclaves (p. 45).

L’enjeu est alors celui d’une véritable décolonisation de la temporalité (p. 47). Décoloniser le temps ne consiste pas à revenir à un passé idéalisé ni à opposer une tradition figée à la modernité occidentale. Il s’agit plutôt de rompre avec l’idée selon laquelle il n’existerait qu’une seule trajectoire historique légitime, celle héritée du progrès linéaire européen. Les peuples anciennement colonisés réouvrent la pluralité des devenirs possibles. Ils réaffirment leur droit à définir eux-mêmes leurs priorités, leurs rythmes de développement et leurs formes d’organisation politique. Cheikh Anta Diop fut l’une des figures caractéristiques d’une réécriture de l’histoire dans laquelle la perspective ne soumet pas au prisme colonial (p. 51). Au-delà de la restauration d’un prestige antérieur, la reprise du temps implique de voir également les résistances au temps des colons. « Reprendre le temps, c’est montrer que les colonisés n’ont jamais été de simples spectateurs inertes du drame colonial, mais qu’ils en ont été des acteurs, qu’ils ont pris des initiatives pour reconquérir leur souveraineté temporelle et politique » (p. 52).  Cette reconquête du temps transforme profondément la notion même de projet collectif. Un peuple qui reprend le contrôle de sa temporalité ne se contente plus de réagir aux crises ou de rattraper un prétendu retard historique. Il produit son propre horizon d’attente. Son avenir n’est plus conçu comme l’imitation d’un modèle extérieur mais comme l’expression d’une créativité politique, culturelle et sociale qui lui appartient en propre. La réécriture des manuels scolaires hérités de la colonisation est ainsi l’une des dimensions de cette souveraineté du temps et de cette temporalité désaliénée comme le firent les historiens du mouvement nationaliste indien Romila Thapar et Bipin Chandra (p. 54). L’objectif est de contrer le discours colonial euphémisant qui aura tendance à ne pas exhiber sa violence systémique. L’exemple du massacre de Thiaroye (Sénégal, 1er décembre 1944) est évocateur : « dans le camps de Thiaroye, l’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs africains revenus d’Europe qui réclament le paiement de leurs soldes et indemnités » (p. 57). Il a fallu attendre le film d’Ousmane Sembène et Thierno Faty, Camp de Thiaroye en 1988 pour que « l’asymétrie coloniale » (p. 58) du récit soit corrigée. Tous les événements de violence coloniale (atrocités du 8 mai 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata)  subissent cette logique du déni ou de la relativisation de la violence.

Cette réflexion trouve une résonance particulière dans les débats contemporains autour de la souveraineté alimentaire, de la justice environnementale ou des savoirs autochtones. Tous interrogent finalement une même question : qui décide du rythme auquel une société transforme ses ressources, transmet ses connaissances ou construit son futur ? Derrière ces enjeux se profile toujours une lutte pour la maîtrise du temps (pp. 66-67). En prolongeant les réflexions d’Achille Mbembe, Buata Malela montre que le temps de la « postcolonie » se vit dans le prolongement de ce rythme colonial, créant de facto un sentiment de décalage et de dépossession du temps (p. 69). La scène de la postcolonie devient l’endroit où le temps de la plantation perdure sans la structure. Pour lutter contre ce déphasage, il importe de se réapproprier le temps collectivement ou comme le mentionnait l’écrivain nigérian Ben Okri, « d’apprendre à rêver de nouveau » (cité p. 78).

L’un des apports majeurs de Buata Malela est précisément de montrer que la décolonisation ne relève pas uniquement des institutions ou des rapports de pouvoir visibles. Elle engage également un imaginaire (p. 88). Pour cela, il faut sans doute introduire cette épokhê, à savoir cette suspension du temps linéaire pour en retrouver la dimension proprement émancipatrice. Tant que le temps demeure pensé selon les catégories héritées de la domination coloniale — urgence permanente, développement imposé, rattrapage incessant, compétitivité mondiale — les indépendances restent inachevées. À l’inverse, retrouver une temporalité propre ouvre la possibilité d’un imaginaire décolonisé où les sociétés cessent enfin d’habiter le temps des autres. L’ouvrage fait suite à Substance et altérité pour rappeler au lecteur que le temps est celui du risque de la relation, car c’est ce qui fait événement aussi bien sur le plan individuel que collectif. Ainsi, reprendre le temps ne relève ni du loisir ni de la contemplation. C’est un geste profondément politique. C’est restituer aux peuples la faculté d’inscrire leur histoire dans leur propre cadence, de renouer avec leur énergie créatrice et de faire du temps non plus l’instrument de leur assujettissement, mais la condition même de leur liberté. En ce sens, l’ouvrage de Buata Malela invite à penser la décolonisation comme une reconquête de la pulsation vitale des sociétés : retrouver le rythme, c’est déjà retrouver la possibilité d’un avenir. « On retrouve cette idée dans l’emblème akan du Sankofa, représentant un oiseau légendaire regardant en arrière pour récupérer un œuf, symbolisant l’idée de ‘retourner au passé pur en tirer ce qui est bon’ et ainsi aller de l’avant » (p. 93).


[1] Achille Mbembe, La communauté Terrestre, Paris, La Découverte, 2023, p. 161.

[2] Buata B. Malela & Christophe Premat, Sensibilités intellectuelles africaines, Du discours occidental aux voix africaines (1988-2022), Paris, Hermann, 2026, p. 80.

[3] Sur la relation entre autonomie et hétéronomie, voir Christophe Premat, L’Autonomie improbable, Fragilité et contingence d’une invention humaine, Paris, Anibwe, 2026.