De la substance au sujet relationnel

Compte rendu de Buata Malela, Substance et altérité – Pour une ontologie relationnelle du risque, Anibwe, 2025.

Par Christophe Premat, Université de Stockholm (Suède)

Il est devenu presque banal d’affirmer que les sciences humaines contemporaines ont tourné le dos aux philosophies de l’essence. Depuis plusieurs décennies, le sujet paraît condamné à n’exister qu’à travers des relations, des discours ou des rapports de pouvoir qui le traversent davantage qu’ils ne l’expriment. Dans ce contexte, parler aujourd’hui de « substance » pourrait sembler relever d’un anachronisme philosophique. C’est précisément ce paradoxe que choisit d’affronter Buata Malela dans Substance et altérité. L’entreprise surprend d’abord par son ambition : réhabiliter une notion largement discréditée sans céder pour autant à la tentation d’un retour aux métaphysiques classiques. L’ouvrage ne cherche pas à restaurer une essence perdue ; il entreprend plutôt de repenser les conditions mêmes de constitution du sujet à partir de l’expérience de l’altérité. « Le sujet unidimensionnel n’écoute pas l’autre, il se monologue à travers l’autre » (p. 18). Ainsi, l’idéologie unidimensionnelle du sujet nie le fait même de l’altérité et refuse a priori tout effort relationnel même si cet effacement ne peut pas être total. « Le Même puise son sens dans le contraste avec l’Autre qu’il dévalorise. Cela signifie que, logiquement, le Même porte en lui l’ombre de l’Autre » (p. 19). L’ontologie coloniale est l’une des expressions de cette idéologie unidimensionnelle où l’Autre est réduit à une injonction (que soit par la race, la classe, le genre ou l’intersection de ces aspects). En reprenant les références à Fanon pour comprendre les souffrances endurées et transmises de cette négation de l’altérité, Buata Malela s’appuie sur un regard décentré sur le sujet à partir des pensées de Valentin-Yves Mudimbe, Kwame Anthony Appiah et Kwasi Wiredu (p. 27).

Ce déplacement constitue sans doute l’un des apports les plus stimulants de l’ouvrage. Depuis ses premiers travaux consacrés aux littératures africaines, aux écritures diasporiques et aux configurations postcoloniales, Buata Malela s’est constamment intéressé aux formes de production du sujet. Ce livre apparaît moins comme une rupture que comme l’aboutissement d’un long cheminement intellectuel où les interrogations littéraires débouchent progressivement sur une réflexion philosophique plus générale. La substance cesse ainsi d’être une catégorie ontologique abstraite pour devenir le lieu même où se nouent histoire, mémoire, langage et relation à autrui. L’un des intérêts majeurs du livre réside précisément dans cette manière de ne jamais opposer frontalement identité et altérité. Là où une partie de la pensée contemporaine tend parfois à dissoudre toute stabilité du sujet dans le jeu infini des différences, Malela rappelle que l’altérité n’a de sens que si elle rencontre une instance capable de la recevoir, de la transformer et d’en faire l’expérience. La substance n’est donc plus l’invariant qui résisterait au changement ; elle devient ce qui se constitue dans la rencontre elle-même. C’est là que Buata Malela déjoue le piège d’une esthétisation de l’autre pour l’éviter ou pour reconduire d’une autre manière le privilège d’une domination passée. « Assimilation de l’autre au même (alter-ego) : Dernière variante de l’oubli de l’autre, plus bienveillante en apparence, mais tout aussi réductrice : c’est le cas où l’on dit ‘au fond nous sommes tous pareils’ » (p. 38).

La pensée de Fanon permet de déclencher un choc salutaire, celui de la confrontation et du refus de l’assignation identitaire (p. 41). Le sujet colonisé brise ainsi le risque de cet éternel alter ego subalternisé et renvoyé à la plantation. C’est tout naturellement la logique de la reconnaissance qui surgit dans le dépassement de cette condition : « Reconnaître l’autre, c’est lui accorder le statut de sujet égal en dignité, c’est aussi se reconnaître soi-même comme Autre pour lui » (p. 45). Cette démarche, Buata Malela la pense à partir des expériences africaines et notamment au sein de démarches consensuelles communautaires à l’instar de celle des Akan (p. 47). Ainsi, la (re)découverte de l’altérité nous invite à voir comment les « sensibilités intellectuelles »[1] sont déjà hybrides et plurielles (p. 49). Ce processus de reconnaissance est en soi un « risque » sans garantie de réciprocité (pp. 51-55). « Il y a ici l’idée que se risquer à l’autre est un acte fondateur, qui fait entrer dans un questionnement sans fin mais libérateur » (p. 56). En s’appuyant sur la pensée d’Achille Mbembe, Buata Malela répertorie les figures de l’inimitié où l’autre est réduit à des catégories figées du discours (p. 61). Les politiques sécuritaires sont hantées par cette volonté de nier l’autre. Or, retrouver le fil d’une ontologie relationnelle implique de voir ce risque au contraire comme ce qui conditionne l’acte de création et le phénomène de la rencontre (pp. 70-71). Buata Malela s’appuie sur le lexique glissantien tout en le dépassant car il ne s’agit pas simplement de penser un « Tou-monde », mais de penser l’exigence d’une éthique relationnelle où le face-à-face n’est pas de l’ordre de la confrontation, mais de la co-responsabilité (p. 92). L’altérité conserve sa part de mystère, d’incomplétude, « d’opacité » (p. 94).

L’une des forces de cet ouvrage est précisément de ne pas réduire l’ontologie relationnelle à une simple célébration de l’ouverture à l’autre. Le risque, au cœur du sous-titre, rappelle que la relation n’est jamais un état, mais une épreuve. Rencontrer l’autre ne signifie ni l’assimiler, ni le comprendre entièrement, ni attendre une reconnaissance garantie. La relation demeure un pari, au sens où elle engage le sujet dans une transformation dont l’issue ne peut être anticipée. En cela, Buata Malela propose moins une philosophie de la réconciliation qu’une éthique de l’exposition réciproque, où la vulnérabilité devient la condition même de la liberté. Substance et altérité marque ainsi une étape importante dans le parcours intellectuel de Buata Malela. Après avoir interrogé les formes de la subjectivation dans les littératures africaines et diasporiques, l’auteur déplace désormais cette réflexion vers une philosophie du sujet qui puise dans les pensées africaines contemporaines pour renouveler les catégories mêmes de l’ontologie. C’est cette continuité, autant que cette inflexion, qui fait de cet ouvrage une contribution importante aux débats philosophiques actuels.


[1] Buata B. Malela & Christophe Premat, Sensibilités intellectuelles africaines, Du discours occidental aux voix africaines (1988-2022), Paris, Hermann, 2026.