L’autonomie improbable. Fragilité et contingence d’une invention humaine

Compte-rendu de Christophe Premat, L’autonomie improbable. Fragilité et contingence d’une invention humaine, Paris, Anibwe, coll. “Libiza”, 2026, 166 pages

Buata Malela
Université de Limoges

Dans L’Autonomie improbable, Christophe Premat propose moins une histoire linéaire de l’autonomie qu’une généalogie critique de ses conditions d’émergence, de ses formes d’occultation et de ses menaces contemporaines. L’ouvrage, publié aux éditions Anibwe dans la collection « Liziba », se donne pour objet une notion devenue familière dans les discours politiques, éducatifs, sanitaires ou technologiques, mais dont l’évidence est précisément déconstruite. L’autonomie n’y désigne ni une indépendance absolue du sujet, ni une souveraineté sans médiation ; elle apparaît comme une invention humaine fragile, historiquement rare, psychiquement difficile, politiquement exposée et écologiquement limitée. Dès l’introduction, l’auteur part de Proust pour déplacer le terme hors de sa seule acception juridico-politique : l’autonomie concerne aussi un régime de perception, une manière de suspendre l’usage instrumental du monde et de reconnaître la consistance propre des formes, des signes et des êtres. Cette entrée littéraire donne au livre sa tonalité particulière, en articulant philosophie politique, psychanalyse, esthétique et critique sociale.

L’axe théorique majeur de l’ouvrage est fourni par Cornelius Castoriadis. Premat reprend à ce dernier l’idée selon laquelle l’autonomie ne consiste pas à faire ce que l’individu désire, mais à instituer lucidement les lois communes. L’autonomie est ainsi pensée comme auto-institution collective, indissociable de la démocratie, puisque le nomos ne devient autonome que lorsqu’il est reconnu comme production humaine et non comme décret divin, naturel ou historique. L’ouvrage insiste avec justesse sur l’entrelacement de l’autos, du nomos, du démos et du kratos : la liberté individuelle ne peut être séparée de la capacité collective à instituer, contester et transformer les règles communes. De ce point de vue, le livre évite la réduction libérale de l’autonomie à la seule autodétermination privée et restitue son épaisseur institutionnelle.

La première partie constitue l’un des moments les plus convaincants du livre, car elle établit que l’autonomie est improbable pour des raisons à la fois anthropologiques et politiques. Premat montre, en suivant Castoriadis, que la psyché humaine n’est pas spontanément disposée à l’altérité ni au commun. Elle tend d’abord vers une clôture narcissique, vers une forme de suffisance imaginaire que la socialisation doit rompre. L’individu n’est donc pas une donnée première ; il est le résultat instable d’un travail social de transformation de la psyché. Cette thèse permet de dépasser l’opposition abstraite entre individu et société : l’autonomie ne surgit pas contre le social, mais par une médiation sociale susceptible de rendre le sujet capable de réflexivité. Toutefois, cette médiation demeure toujours précaire, car la psyché conserve la tentation du repli et les sociétés reconduisent volontiers des formes d’hétéronomie.

L’intérêt de l’ouvrage tient également à sa critique des théories classiques du contrat social. Hobbes et Rousseau y sont relus à partir du problème de l’auto-institution. Chez Hobbes, la souveraineté protège mais dépossède ; chez Rousseau, la volonté générale ouvre une pensée de l’autonomie collective, mais risque de présupposer une transparence du corps politique à lui-même. Premat, par Castoriadis, récuse ainsi toute fondation définitive du politique. L’autonomie ne repose pas sur un acte originaire garantissant l’avenir ; elle dépend d’une activité instituante constamment reprise. Cette lecture permet d’éviter une sacralisation de la démocratie comme forme acquise. Elle la pense plutôt comme pratique d’interrogation permanente, exposée aux retours de l’oligarchie, du mythe, de la bureaucratie et de la passivité collective.

La deuxième partie déplace l’analyse vers les conditions intersubjectives de l’autonomie. Lévinas, Honneth et Hegel permettent à Premat de montrer que l’autonomie véritable ne relève pas de la séparation, mais de la reconnaissance. Le sujet autonome n’est pas celui qui se délie d’autrui ; il est celui dont la liberté se forme à travers une relation à l’autre, qu’elle soit éthique, juridique, affective ou sociale. La discussion de Honneth est particulièrement importante, car elle réintroduit les institutions dans la théorie de la reconnaissance : amour, droit et solidarité deviennent les cadres à travers lesquels l’individuation peut se produire sans basculer dans l’aliénation. Le livre a ici le mérite de corriger une compréhension trop souverainiste de l’autonomie : la dépendance n’est pas nécessairement le contraire de la liberté, elle peut en constituer la condition.

La troisième partie examine les clôtures hétéronomes qui neutralisent l’autonomie. Premat distingue la clôture mythico-religieuse, la clôture capitaliste-bureaucratique et la clôture technologique contemporaine. L’analyse de la modernité gestionnaire est l’un des apports critiques les plus actuels du livre. Le capitalisme érige l’efficacité, la concurrence et la maximisation en normes d’existence, tandis que la bureaucratie transforme la règle en finalité. L’individu contemporain croit agir librement, mais son action se règle sur des protocoles, des indicateurs et des dispositifs d’évaluation dont il ne maîtrise plus la signification. La critique de la société numérique prolonge cette analyse : l’information illimitée ne produit pas nécessairement le jugement ; elle peut dissoudre l’attention dans la saturation et remplacer le temps long de la délibération par l’immédiateté réactive.

La dernière partie ouvre la réflexion vers la temporalité et l’écologie. Ce déplacement est décisif, car il empêche d’identifier l’autonomie à une conquête cumulative de la modernité. Premat insiste sur sa rareté historique : les moments d’émancipation surgissent dans des configurations instables, puis se trouvent menacés par l’institutionnalisation, la fatigue collective ou la reconstitution de nouvelles dépendances. L’écologie introduit enfin une limite supplémentaire : aucune autonomie humaine ne peut se penser hors d’un monde fini. La crise écologique ruine l’illusion d’une liberté conçue comme arrachement à la nature. Elle impose une autonomie située, consciente de ses conditions matérielles, relationnelles et planétaires.

La force du livre tient donc à son refus symétrique de deux illusions : celle d’une autonomie naturelle, déjà donnée au sujet, et celle d’une autonomie définitivement garantie par la démocratie moderne. L’autonomie y est pensée comme processus, vigilance et reprise, c’est-à-dire comme une conquête toujours exposée à ses propres conditions de fragilité. La centralité accordée à Castoriadis constitue à la fois l’un des appuis les plus féconds de l’ouvrage et un choix théorique structurant qui oriente fortement la lecture des autres références mobilisées. Proust, Lévinas, Honneth, Hegel, Arendt ou Sartre enrichissent ainsi l’argumentation en ouvrant des perspectives complémentaires sur la perception, la reconnaissance, l’institution, l’action et la subjectivation. Certaines de ces articulations auraient pu être davantage différenciées, non pour affaiblir la cohérence d’ensemble, mais pour faire apparaître plus nettement la singularité propre de chaque tradition philosophique convoquée. Cette réserve, qui relève moins d’une objection que d’une invitation à prolonger le dialogue conceptuel engagé par l’auteur, confirme l’ambition du livre : proposer une pensée exigeante de l’autonomie comme expérience relationnelle, institutionnelle et historique. À ce titre, l’ouvrage constitue une contribution dense et stimulante à la pensée critique contemporaine, précisément parce qu’il restitue la condition paradoxale de l’autonomie : celle-ci ne devient pensable qu’à partir de ce qui la limite, la relation, l’institution, la finitude et l’histoire.